INTERVIEW/TRANSHUMANCE TRANSFRONTALIÈRE ET COMMERCE DU BÉTAIL par L’INTER N°6200 DU LUNDI 25 FÉVRIER 2019

Dr Ibrahima Aliou est secrétaire général de l’Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en savane (Apess). Cette organisation dont le siège est à Ouagadougou (Burkina Faso), intervient dans treize pays en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, dans l’accompagnement des éleveurs, dans la mobilité du bétail et la facilitation de la transhumance, l’éducation et la formation professionnelle des éleveurs et fils d’éleveurs. Dans cet entretien, Dr Ibrahim Aliou fait le point des pays qui sont parvenus à encadrer, sur le plan législatif, la transhumance, mais aussi, il interpelle ceux qui sont encore à la traîne.

Voici les bons et mauvais élèves en matière d’encadrement juridique Dr Ibrahima Aliou, SG de l’Apess : « Aucun pays ne peut interdire la transhumance »

Y a-t-il une différence entre la mobilité et la transhumance ?

Il y a une légère différence entre la mobilité et la transhumance. Quand on
dit mobilité, cela englobe aussi bien le déplacement des troupeaux que le
commerce du bétail. Par contre, lorsqu’on dit transhumance, on fait allusion
uniquement aux animaux qui se déplacent, à la recherche de pâturage et
d’eau. C’est cela la différence fondamentale.

Aujourd’hui, la transhumance est source de conflits récurrents entre
agriculteurs et éleveurs. Quelles sont les pistes de solutions pour parvenir
à un règlement durable de cette situation ?

Vous faites bien de mentionner « aujourd’hui », parce que la transhumance a
toujours existé, depuis la nuit des temps. Ce qui pose problème est
l’incompréhension. Beaucoup de personnes ne savent pas ce qu’est la
transhumance et pourquoi les animaux se déplacent. Si l’animal ne peut pas
bouger, il n’y a pas de pastoralisme. La mobilité est l’essence même du
pastoralisme. Les animaux se déplacent à la recherche de pâturage et d’eau.
Depuis les années de sécheresse de 1970 à 2000, à une certaine période
l’année (de décembre à mai), il n’y a plus de pâturage dans les pays
sahéliens. C’est pour cela que les animaux se déplacent dans les pays
côtiers où les conditions pluviométriques sont plus favorables. Avec la
croissance démographique, l’extension des surfaces cultivables, etc., des
difficultés énormes se posent au niveau de la mobilité des animaux dans le
cadre de la transhumance. Les pays essaient de faire ce qu’ils peuvent pour
encadrer ce système, mais également la Cedeao (Communauté économique des
Etats de l’Afrique de l’ouest) joue sa partition. Il y a des pays qui ont
réussi, mais il y en a qui n’y parviennent pas du fait de contraintes très
exigeantes mises en place. Le meilleur exemple de réussite dans la région
est effectivement le Togo. Le deuxième exemple qu’on pourrait citer est le
Mali et le Sénégal. Il y a une entente entre ces deux pays. Ils se
réunissent chaque année à l’entame de la transhumance pour arrêter ensemble
les mesures d’encadrement. Et cela se passe très bien. Hormis ces deux
exemples, dans les autres pays, l’accent est plus souvent mis sur les textes
de loi que sur le dialogue. Lorsque c’est ainsi, il y a forcément des
problèmes. C’est le cas au Bénin voisin, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au
Ghana, etc. Dans ces pays, on interdit d’accès telle zone au détriment de
telle autre, on fixe des périodes, des taxes, etc. Cela met en conflit les
éleveurs et agriculteurs. Quand on trace un couloir de transhumance qui part
du Bénin au Togo et qu’il n’y a pas de continuité, les animaux se retrouvent
dans les champs. Il doit donc y avoir plus de concertation au niveau
régional. Il existe la loi A/DEC.5/10/98 de la Cedeao qui réglemente la
circulation du bétail. Tous les pays de l’Afrique de l’Ouest ont signé cette
loi. Mais au niveau national, ils définissent d’autres lois qui, très
souvent, sont en contradiction avec ce qu’ils ont signé au niveau
communautaire. Cela pose problème. C’est le cas du Bénin qui a décidé, en
2016, de réduire les entrées de la transhumance sur son territoire. Ces
entrées sont passées de 60 à 13. Il a limité la latitude (où les
transhumants ne doivent pas aller). Or, l’animal ne connaît pas les
frontières. De fait, dès lors qu’ils traversent ces espaces interdits, il y
a des problèmes : conflits, vols de bétail, etc.

Quand vous parlez de concertation, quels sont les acteurs qu’elle doit
impliquer ?

La concertation doit impliquer au moins quatre acteurs principaux : les
autorités qui fixent les lois, les organisations régionales de producteurs
(les pasteurs), les leaders des éleveurs eux-mêmes et les leaders des
agriculteurs. Or, très souvent, lorsqu’il y a concertation, on réunit les
éleveurs seuls. Alors qu’il ne peut pas y avoir de concertation avec les
éleveurs seuls, étant donné que le problème se pose avec les agriculteurs.
C’est une situation que nous déplorons. Il faut que les deux soient ensemble
pour qu’il y ait concertation. Par exemple, lorsque vous allez à la réunion
de haut niveau sur la transhumance organisée chaque année, vous ne
rencontrez que les autorités et les acteurs des organisations
professionnelles. Les leaders des éleveurs y sont très peu représentés et
les agriculteurs, absents. Chaque année, on se rencontre, on arrête des
mesures, mais dans la pratique sur le terrain, on se retrouve avec les mêmes
conflits, très souvent meurtriers. Cela, parce que ces mesures n’ont pas
impliqué les agriculteurs qui refusent de les mettre en œuvre.

Comment résoudre définitivement les problèmes qu’engendre la transhumance ?

Il convient de préciser que la transhumance ne comporte pas que des
problèmes. Elle apporte au contraire plus d’avantages économiques que de
problèmes. Ce que la transhumance apporte aux populations locales, aux
collectivités territoriales, à l’économie locale est bien plus important que
les problèmes qu’elle engendre. Mais on ne médiatise pas cela assez. Pour
régler le problème, il faut l’évaluer et le présenter aux populations des
collectivités territoriales dans un cadre de dialogue. C’est ce que nous
avons fait au Nord Togo, au point où ce sont les populations elles-mêmes qui
facilitent l’arrivée des transhumants. Je le redis, si on veut régler le
problème, il faut beaucoup de sensibilisation.

Pensez-vous que les pays côtiers sont ceux qui ne travaillent pas dans le
sens d’une transhumance apaisée dans la région ?

Dans certains pays, la vision est de mettre fin carrément à la transhumance.
Il y a l’exemple du Nigeria. En avril 2018, ce pays a co-organisé avec la
Cedeao, une grande rencontre sur la transhumance à Abuja à laquelle nous
avons pris part. Je vous cite le ministre nigérian de l’Agriculture qui
s’occupe de l’élevage également qui a fait un discours à la clôture : «la
transhumance est interdite au Nigeria. A partir de maintenant, on va faire
des ranchs, etc.». Mais, je veux dire qu’aucun pays ne peut interdire la
transhumance. Il faut qu’on se le dise, et c’est la réalité. Ni les lois, ni
la force ne peuvent mettre fin à la transhumance dans aucun pays, parce que
lorsque l’animal n’a pas à manger, il se déplacera nécessairement. Ou bien
on tue tous les animaux, ou alors on règle cette question. En clair, ce
n’est pas tant parce que les éleveurs ou les animaux veulent se déplacer
qu’ils le font, mais c’est parce qu’ils sont obligés de se déplacer. On est
dans un espace communautaire qui est réglementé. Il serait bien qu’on
inscrive la question de la transhumance dans les problèmes à régler au
niveau de la Cedeao. C’est à ce prix que les pays pourront s’en sortir. Mais
dire qu’on va interdire la transhumance, je crois qu’on créera plus de
problèmes dans notre espace. Les éleveurs sont aussi des citoyens de la
région. Ils ont les mêmes droits que tout le monde. Toutefois, si leurs
droits empiètent sur les droits des autres, il revient aux autorités de
trouver le juste milieu pour régler la question, en relation bien-entendu
avec les acteurs.

Réalisée par Elysée LATH,
depuis Lomé

pour L’INTER N°6200 DU LUNDI 25 FÉVRIER 2019

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